AVFT - Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail

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Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail
Association dotée du statut consultatif spécial auprès du Conseil Economique et Social de l´ONU
  l’avft

Une association... des contrats

publié in Cette violence dont nous ne voulons plus n°4

le 14 janvier 1987
  
Le texte "une association... des contrats" a été écrit en 1987. Il définit le contrat moral établi entre l’association et les personnes qu’elle accompagne.

Après plus d’un an d’activité, il nous a paru nécessaire de faire le point sur le mode de fonctionnement de l’Association dans ses activités de contacts avec les femmes ayant subi des violences au travail.

Ces rencontres naissent d’une convergence d’intérêts et d’engagements. D’une part, des femmes veulent pouvoir dénoncer des situations à leurs yeux intolérables et, qui, parfois remontent à plusieurs années. Elles viennent pour parler, retrouver des repères, se rassurer sur la véracité de leur dénonciation et sur le bon droit de leurs démarches.
Les types de demandes faites à l’Association sont très divers et s’expliquent sans doute par la présence du terme : « violence » dans le titre de l’Association, qui permet de prendre éventuellement en charge une multitude de situations qui touchent au droit du travail, au droit civil, au droit pénal, à l’activité judiciaire. Nous avons ainsi été confrontées, par exemple (sans se limiter toutefois) :

- à un chantage sexuel à l’emploi
- à une tentative de viol
- à des pressions psychologiques entraînant une dévalorisation dégradante de la salariée
- à l’utilisation pornographique de l’image d’une femme
- à des ambiances grossières rendant les conditions de travail inacceptables
- à une appréciation professionnelle faisant apparaître une discrimination sexuelle dévalorisante et humiliante
- à des coups et blessures
- à des licenciements abusifs...

Aucun « cas » ne ressemble donc à l’autre, aucune solution n’est identique ; elles dépendent notamment :

- du degré de gravité de la violence et de la manière dont celle-ci est vécue ;
- de la nature de l’environnement (collectif de solidarité, témoins, menace de grève ou isolement) ;
- du degré de maîtrise personnelle des stratégies à mettre en œuvre ;
- de la période à laquelle nous sommes informées (peu après les faits, des mois après, etc.).

Il peut donc être fait appel à nous pour ne plus être seule, se décharger un moment de tensions qui ne peuvent s’exprimer ailleurs, confronter une situation à d’autres plus ou moins proches, présenter une réalité vécue à d’autres regards, à priori compréhensifs et solidaires.
Et ainsi se sécuriser et se rendre compte s’il s’agit d’un « vrai » problème pour lequel il est possible d’entreprendre une action.
Mais certaines femmes cherchent simplement des renseignements juridiques, des contacts avec des avocats ou des journalistes, une intervention directe ou un accompagnement d’un dossier auprès des autorités : Ministère du Travail ; Délégation à la Condition féminine ; Direction d’entreprise ; Prud’hommes, Syndicats...

A notre tour, nous souhaitons contribuer à desserrer les contraintes qui pèsent sur les femmes, recueillir des témoignages.
Ce qui nous motive dans une société ou partis et syndicats sont traditionnellement dirigés par les hommes (aux femmes sont concédées les « commissions-femmes » sans pouvoir institutionnel), c’est d’une part de pouvoir lutter concrètement contre les injustices qui nous sont révélées, et d’autre part en les dévoilant, d’agir pour une société plus égalitaire, plus libre, c’est-à-dire moins hiérarchique et moins patriarcale.

Mais devons-nous pour autant, au nom d’une solidarité de femmes défendre toutes les femmes ? Non. Nous sommes féministes, mais cela ne nous empêche pas de savoir que les femmes n’ont pas le monopole de l’oppression (nous savons en revanche que la nôtre est incontestablement la plus cachée et la moins dénoncée) ; que les femmes ne sont pas toutes opprimées de la même manière et que certaines femmes oppriment d’autres femmes.
Et pourtant nous savons le poids et la violence des systèmes patriarcaux qui touchent inégalement mais effectivement toutes les femmes.

Celles-ci, entre outre, sont au cœur de tous les systèmes de domination : le plus couramment ils cumulent leurs logiques mais ils peuvent aussi entrer en contradiction entre eux (les intérêts de l’État, des maris, des patrons, des collègues, sont loin d’être homogènes concernant les femmes au travail).
En ce sens, si notre solidarité concerne a priori toutes les femmes, nos alliances n’ont, a priori, aucune limite.

Ainsi posé notre principe de fonctionnement, nous décrivons les modalités de cet échange entre une femme qui vient dénoncer une violence « pour que ça ne recommence pas » avec elle ou une autre collègue, ou ailleurs... et notre Association. Toute rencontre s’axe autour de trois interrogations tacites que l’on peut formuler comme suit : « Que s’est-il passé ? » ; « Que voulez-vous faire ? » ; « Que pouvons-nous faire ? ».

Et c’est au cours de la discussion que s’élaborent un contrat et notre stratégie. Le commun cheminement peut se schématiser dans les trois phases ci après décrites.

I. ENTRETIEN

Après une lettre ou un appel téléphonique, une femme est reçue par au moins deux membres de l’Association. Sans prétendre aucunement à une pratique de type analytique, refusant toute pratique d’assistanat ou de prise en charge, il s’agit d’écouter chacune avec sa personnalité, sa sensibilité et aussi ses propres repères.
Nous cherchons à ne normaliser ni la violence ni les réactions face à la violence. Il nous semble que ce n’est qu’en partant de ces différents niveaux de conscience qu’il est possible d’agir efficacement à long terme.

Les femmes ne réagissent pas de la même façon aux tentatives de domination des hommes, elles n’ont pas toutes le même seuil de tolérance ou d’intolérance, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes stratégies de survie. Leur marge de manœuvre - réelle et perçue - est différente, et chacune compose de façon particulière » (Lise MOISAN) 

II. ANALYSE

Tout en ayant à l’esprit que l’histoire nous a été présenté par le prisme d’une subjectivité, nous revendiquons le droit à « une intime conviction » pour prendre parti et mettre à plat l’histoire en dissociant les différentes strates d’imbrication du problème : l’affectif, le professionnel, le relationnel,etc.
Cette décantation est nécessaire pour retenir les niveaux d’interventions possibles, en vertu du principe de réalité. Sans pour autant détourner, déformer ou désamorcer les réactions personnelles. En tout état de cause, nous ne donnons que des avis.

Un de nos rôles est de mettre en évidence les faits justiciables et de situer les responsabilités au niveau de ces faits, indépendamment des préjugés et des détournements de sens, si fréquents quand les femmes sont en cause. Ainsi, on évoque leur physique, on met en doute leurs compétences professionnelles, on s’interroge sur leur vie privée ou sur leurs relations au travail... Plus encore on inverse les facteurs : alors que les violences les ont fragilisées, on prend prétexte de cette fragilité pour les qualifier « d’immatures », « d’hystériques » ou de « malades ». Et si tant est que ce fut le cas, doit-on accepter qu’une femme fragile soit objet de violences et sa parole invalidée ? En outre, se retrouve le retournement de situation classique, où la victime devient coupable - soit des faits qui se sont passés, soit de les avoir dénoncés.
Car, en parlant, les femmes sortent du rôle de victimes passives qui leur est traditionnellement dévolu ; leur démarche devient choquante. Elles dérangent car elles obligent leur environnement à se « situer », à « prendre position ». La tentation est grande de refuser de voir pour n’avoir pas à s’interroger.

Enfin, entre en ligne de compte la situation économique actuelle ; la crainte d’un licenciement et la pression qu’exerce le poids du chômage expliquent les difficultés à mettre en œuvre concrètement la solidarité.
Sans compter le poids des logiques et des solidarités hiérarchiques, sous la protection desquelles se cachent les responsabilités.
Tous les déplacements de niveaux d’analyse ont pour conséquence de brouiller les cartes, c’est-à-dire de « noyer » les faits incriminés afin que la personne concernée ait moins de prise sur eux, pour réagir et faire valoir ses droits - en tant que personne et en tant que salariée.

Et, s’il y a eu dans l’entreprise des rapports amoureux qui temporairement estompent, jettent un flou, troublent les rapports hiérarchiques et sociaux, les femmes ont alors encore plus de difficultés. Comment revendiquer l’application du droit du travail lorsque, dans un environnement de défiance, si la relation a été connue, le « privé » et le « professionnel » ont été imbriqués ? Comment faire comprendre qu’une femme a le droit à l’erreur, le droit de changer d’avis et de relations, sans que cela ait des incidences sur son droit au travail ?

Il est donc extrêmement difficile à la fois de parler sur les faits précis et d’en parler sereinement. Car, en touchant les problèmes des rapports personnels au sein d’une organisation, c’est tout le refoulé, le non-dit qui ressurgit sur les lieux de travail dans l’imprévu des réactions individualisées et en dehors des structures (syndicales, hiérarchiques), et des fonctions traditionnellement gérées dans l’entreprise. Les régulations sociales laborieusement mises en place par les directions du personnel ne fonctionnent plus.
Le réflexe est alors - et afin d’éviter une implosion ou un grippage - de tenter de gérer le problème en le réglant du seul point de vue de l’entreprise ou de la bonne marche du service. (« Je mute les deux »), en plaçant sur le même plan « les auteurs du scandale », on évacue par là même, le problème de la responsabilité de l’entreprise et sa solution en terme de droit de la personne. Cette fausse égalité doit être dénoncée.

Mais comment rendre compatible ce droit de la personne avec le rapport de subordination inscrit dans le contrat de travail ? Et dans le contexte du droit au licenciement dont dispose l’employeur ?

III. ACTION

Nous ne nous substituons jamais à la personne venue nous voir, nous ne voulons pas intervenir à sa place ou en son absence. Nous posons aussi pour principe de ne jamais aller ni plus loin, ni moins loin que là où la personne peut et veut aller, avec ou sans nous. Cette position est fondée sur le respect de celle qui est la principale concernée car c’est elle - il ne faut pas l’oublier - qui « risque » le plus. Par conséquent, nous ne pouvons agir que si la personne peut et veut s’engager et se responsabiliser le plus clairement possible, et ce, à son rythme.
Nous ne nous sommes pas engagées dans un certain nombre de cas :

- soit parce qu’il nous était demandé d’être des actrices d’une ven-geance personnelle :
- soit parce que nous ne possédions aucun élément de preuve ou de présomption, ni aucun témoin ;
- soit parce qu’il s’agissait d’une demande de prise en charge quasi-totale que nous ne sommes pas en mesure, ni que nous ne voulons assumer.

Le problème éclairci, les faits justiciables dégagés, nous cherchons à connaître l’ensemble des données du problème et demandons aux personnes responsables - notamment aux autorités hiérarchiques - de se responsabiliser et de justifier des accusations portées.
C’est pourquoi nous sommes amenées à enquêter sur place, à connaître l’environnement, à chercher des témoignages, y compris contradictoires.

Notre action immédiate et concrète se situe alors généralement à trois niveaux. Elle consiste à :

1. Neutraliser l’agresseur, en faisant en sorte qu’il ne récidive pas (par un contact direct, par des contacts avec la hiérarchie ; par une intervention auprès de l’Inspection du Travail, des syndicats, etc...).
2. Intenter des actions juridiques, en civil ou en pénal.
3. Donner une publicité aux faits pour dénoncer leur gravité dans l’en-tourage de l’agresseur (son milieu professionnel, ou familial) et son environnement local (en informant la presse.

CONCLUSIONS

Notre force est de nous situer sur une position de principe : le droit au respect des droits, le refus de l’abus des droits, en agissant sur les solidarités à trouver ou à construire au sein de l’entreprise et en dehors... car nous n’estimons pas les murs des entreprises inviolables, à l’abri des lois.
Aussi ne cherchons-nous pas à nous approprier des dossiers, mais à monter localement, régionalement, des réseaux de solidarités qui puissent soutenir la ou les femmes concernées, en contactant en particulier les groupes de femmes existants.

Écouter, informer, sensibiliser, provoquer des engagements personnels et collectifs, responsabiliser de manière la plus large possible, telles sont les finalités de l’Association qui a l’ambition de servir de levier pour élargir les espaces de liberté de notre société, afin qu’elle soit plus respectueuse des droits des femmes. Mais est-il possible - souhaitable - de dissocier les droits des femmes de ceux des hommes ?
Peut-être faudra-t-il alors changer l’intitulé de l’Association...


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