Un viol, mine de rien

le 20 décembre 2016

Samedi soir, gare Montparnasse. Après une semaine de travail et pour rentabiliser un trajet en train, envie d’un livre qui ne parle pas, de près ou de loin, de violences faites aux femmes, pour mettre mon cerveau en jachère.

A la librairie de la gare, mon choix se porte sur L’autre qu’on adorait, de Catherine Cusset, qui semble répondre à ce critère. Quoiqu’assez imprécis, je garde de bons souvenirs de lecture d’autres romans de cette écrivaine. C’est parti pour deux heures de lecture, deux heures d’évasion.

Je sais que s’emparer de n’importe quel roman comporte un « risque », tant le viol est un quasi-invariant littéraire. Y compris lorsque le thème affiché est très éloigné. Les près de 800 pages de La femme qui avait perdu son âme de Bob Sachochis, lu il y a quelques semaines, sont émaillées de viols, et de violences sexuelles incestueuses, alors que la quatrième de couverture et les diverses critiques que j’ai pu lire annoncent un grand roman ultra-documenté sur les enjeux géopolitiques de la fin du 20ème siècle et le début du suivant. Mais dans ce livre - formidable - Sachochis présente les violences sexuelles comme telles, désigne clairement les victimes et les agresseurs. Aucune méprise n’est possible, y compris sur la statut de victime de viol de l’héroïne, une femme forte, que la plupart des avocats français de la défense aurait qualifié d’allumeuse et de provocatrice.

Le problème, c’est ce que fait Catherine Cusset, et tant d’autres : décrire un viol, mine de rien. Décrire un viol, dont la victime finit par jouir. C’est sur cela que je tombe, alors que mon train à quitté la gare Montparnasse depuis quelques minutes, page 42 :

« Un matin où je suis assise à mon bureau après le petit déjeuner, tu glisses ta main dans l’échancrure de ma veste de pyjama en soie blanche - un pyjama aguichant que j’ai mis pour toi.
- « Pas maintenant, Thomas. Je travaille. »
Tu te penches pour m’embrasser. Je t’écarte d’un coup de coude sans lever les yeux.
« Pas maintenant je te dis. »
Tu m’embrasses de force.
« Thomas je n’ai pas le temps ! Va-t’en. »
Ta colère monte d’un coup, comme une poussée d’adrénaline. Tu n’apprécie ni le ton irrité ni l’usage de l’impératif. Quand je n’ai plus besoin de toi, je te chasse comme une mouche qui dérange. Tu m’empoignes par les bras et m’arraches à la chaise qui se renverse. Tu me pousses vers la moquette au pied du canapé, tu m’ôtes mon pyjama sans écouter mes protestations, je me débats mais tu es le plus fort. Tu me forces à m’allonger sur le ventre, tu me maintiens au sol du poids de ton grand corps et appuies sur ma tête tandis qu’un de tes genoux écarte mes cuisses. Tu ne penses pas à la suite, au risque de rupture, voire pire. Tu ne penses plus. Une fureur incontrôlable s’est emparée de toi. Ça aura lieu maintenant, quand tu le veux, que je le veuille ou non. Tu plaques une main sur ma bouche. Tu sens soudain que mes cris ne sont plus de colère et de douleur, que mes mouvement s’harmonisent avec les tiens comme si une barrière en moi avait cédé. Nos corps avachis sur la moquette n’ont plus la force de bouger, nos visages immobiles se font face et ce que tu vois dans mon œil n’est pas la rage et l’humiliation, mais une nouvelle tendresse, comme si, au lieu de me soumettre à ta loi, tu étais simplement entré dans mon fantasme.
Les grandes vacances approchent. (....) ».

Je me suis demandé pourquoi, en même temps que j’ai ressenti une intense lassitude à la lecture de ces lignes, sa médiocrité littéraire (« ... comme si, au lieu de me soumettre à ta loi, tu étais simplement entré dans mon fantasme »....brrr...) m’a sautée aux yeux. C’est parce que la forme est directement liée au fond : si ce passage est si mauvais, ce que le reste du livre n’est pas, c’est que cette rhétorique du fantasme sexuel féminin révélé par la violence masculine est usée jusqu’à la corde ; elle est l’item majoritaire de l’industrie pornographique : les femmes disent non mais pensent oui. Les femmes adorent être violées. Elles jouissent malgré le viol. Grâce au viol. La coercition sexuelle masculine opère une alchimie bien pratique : elle transforme la douleur en plaisir et l’humiliation en tendresse. La fortune des pornocrates.

Je ne cesse de penser au témoignage de cet adolescent, je ne me souviens plus où je l’ai lu, qui disait ne pas vouloir avoir de relations sexuelles (avec des filles) parce qu’il ne voulait pas être violent avec elles. Abreuvé de pornographie, mais aussi de culture du viol, qui infuse dans les arts plastiques, la littérature, la bande dessinée, le cinéma, l’audiovisuel, les jeux vidéos..., il n’avait pas idée que faire l’amour ne signifiait pas faire violence.

Que L’autre qu’on adorait, qualifié de « roman », soit une « autofiction », écrit à la première personne par Catherine Cusset est sans incidence sur le caractère éminemment problématique de cette description. Que la narratrice ait réellement vécu cette scène, et l’ait vécue comme elle l’écrit - rappelons au passage que la sexualité n’est pas immunisée contre les injonctions sociales qui pèsent sur elle, qu’elle n’est pas coupée du monde - n’y change rien.

Elle décrit un viol.
Elle décrit précisément sa propre résistance, exprimée à de multiples reprises et de multiples manières.
Elle décrit l’intention de Thomas, qui est de la violer.
Elle décrit qu’elle le sait : « Tu ne penses pas à la suite, au risque de rupture, voire pire(1) ».

Elle ne nomme pas le viol, l’érotise et le valide par sa jouissance, et donc le régularise et le légalise : du blanchissement de violeur.

Je ne sais pas ce qu’il faut pour réaliser à quel point c’est grave. A quel point cela revient à diffuser, par petites touches, une page par-ci, une séquence de film par-là, la banalisation et la négation du viol, et à quel point cela contribue au bâillonnement des victimes. En empêchant l’identification du viol, dès lors que des viols sont relatés comme des relations sexuelles. En participant à l’impossibilité pour les victimes d’accuser. En profitant aux violeurs, et au système patriarcal dans son ensemble, érigé en « violarcat(2) », qui dégaine son plus précieux joker : son plébiscite par les victimes elles-mêmes.

Les critiques du livre, finaliste pour le prix Goncourt 2016, sont dans l’ensemble élogieuses. Pas un mot sur cette scène. Rien d’anormal.

mb

1. C’est moi qui souligne.

2. Néologisme forgé par l’association féministe rennaise Prendre Le Droit.


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